Journée à Moissac- Dimanche 28 Avril 2013

Moissac 28 Avril 2013

À Moissac, les EI sont revenus…

L’expérience unique et exceptionnelle qu’ont vécue les Eclaireuses et Eclaireurs israélites du Groupe local (GL) de Toulouse ce dernier dimanche du mois d’avril 2013 à Moissac, est l’exemple même d’un travail de transmission réussi qui marquera probablement et durablement leur mémoire. Elle leur a permis d’appréhender la réalité d’un récit historique dont ils avaient parfois entendu parler sans réellement le comprendre. Pendant plus d’une journée, ces jeunes EI ont pu rencontrer les « Anciens enfants de Moissac » qui s’étaient donné rendez-vous pour la commémoration de la Déportation, à l’appel de l’association « Moissac, ville de Justes oubliée ». Cet échange était animé par Jean-Claude Simon, l’un des enfants de Shatta et Bouli Simon (Directeurs de la maison d’enfants de Moissac), et Annie-Claude Elkaïm, journaliste et résidente à Moissac. Ils s’étaient rassemblés pour rendre hommage à « leurs » Justes : les habitants de Moissac et des environs. Tous ces anonymes ou reconnus, qui ont permis à ces enfants juifs de traverser ces cinq années de guerre, et de les protéger de la menace  de la barbarie nazie. Les EI se sont assis avec eux, leur ont posé des questions, ont ri et pleuré ensemble, ils ont chanté et dansé sur la place même, où les enfants juifs de Moissac, soixante-dix ans plus tôt, tentaient de survivre à la guerre et aux persécutions.

Chaque année, les EI arpentent les ruelles de Moissac et se rendent au Grand Moulin et à la maison d’après-guerre, au 18 quai du Port. « J’avais déjà été à Moissac avec les EI de Toulouse, raconte Ethan, 15 ans, mais c’était juste entre nous pour voir les lieux. Là, c’est la première fois qu’il y avait une grande cérémonie avec des témoins, des Anciens enfants, des Justes, des gens qui avaient caché des Juifs. Le fait de rencontrer des gens, ça change tout. ».Effectivement, en cette année 2013, ce dimanche 28 avril est consacré à la déportation, la ville de Moissac connaît une animation inhabituelle. Sur la place résonnent une nouvelle fois des chants comme soixante-dix ans auparavant.

« Cette place qui était devenue le prolongement naturel de notre maison » évoque avec émotion Henri Jouf, arrivé par hasard à Moissac à l’âge de 13 ans en 1941 parce que dans le village voisin où il s’était réfugié avec sa famille, l’instituteur notoirement antisémite ne les appelait lui et son frère Daniel que par le vocable « Juif »

Pour rendre officiellement hommage et justice à tous ceux qui ont participé à leur sauvetage, les « enfants » de Moissac se sont donnés rendez- vous en ce dimanche 28 Avril 2013. Ils sont venus du  monde entier: Pérou, Argentine, États-Unis, Canada, Israël, et même du fin fond de l’Asie ! Ainsi que de la France et de toute l’Europe. Lors de cette journée, quatre Moissagais ont été reconnus "Justes parmi les Nations" par l’Institut Yad Vashem et l’État d’Israël :

- Manuel Darrac, le secrétaire de mairie, artisan d’un véritable atelier de fabrication de fausses cartes pour les enfants de la maison.

- Alice Pelous, assistante de Manuel Darrac à la mairie, elle fabriquait avec lui de fausses cartes d’alimentation et d’identité pour les enfants de la maison.

- Jean Gainard, charbonnier à Moissac. Il a caché des enfants et donné son identité à certains responsables de la maison.

-Henriette Ducom a donné son identité à Elisabeth Hirsch (Soeur de Shatta, épouse de D’jigo Hirsch et mère de Jean Raphael Président du Comité français pour Yad Vashem, lui- même ancien de Moissac) lui permettant ainsi de faire sortir de nombreux enfants des camps de Gurs et de Rivesaltes.

 

Lors de cette journée, l’Esplanade du Moulin a été rebaptisée « l’Esplanade des Justes » par le maire de Moissac, Jean-Paul Nunzi, en présence du Président du Comité Français pour Yad Vashem, Jean-Raphaël Hirsch, de Yoël Sher, ancien ambassadeur d’Israël représentant le Président du Comité Yad Vashem Jérusalem et de la ministre de l'Artisanat, du Commerce et du Tourisme, Sylvia Pinel. Tous ont évoqué l’action des Éclaireurs israélites de France et ont salué leur courage.

Les EI de Toulouse ont également participé aux cérémonies et échangé avec tous les anciens de Moissac. Vingt-cinq garçons et filles âgés de 14 à 20 ans, éclaireurs et zadeks (les chefs de patrouille d’aujourd’hui) et trois animateurs, tous en  tenue scoute : chemises, foulards et écussons impeccables, massés sur la scène devant quelque quatre cents personnes. Tour à tour, onze d’entre eux se sont avancés pour déclamer les onze strophes du très poignant poème d’Albert Pesses, « Le badge » qui raconte la réaction d’un enfant confronté à son destin de Juif par le port de l’étoile jaune.

 

Des enfants des écoles de Moissac lisent ensuite le poème de Martin Niemöller, « Quand ils sont venus me chercher » et celui de Serge Rosenberg, « Les Justes »

C’est alors que Les EI sont passés à l’action, divisés en quatre équipes, appareil photo ou camera  en bandoulière, accompagnés de bloc- notes et crayons. Chacune a son objectif particulier. Reportage vidéo ou photo, interviews des personnalités présentes, des témoins, des « Justes » ou « Enfants de Moissac ».

Ils approchent des anciens de Moissac qui sont déjà prêts à leur raconter leurs histoires.  Les témoignages des « Enfants » sont complétés et détaillés par les descendants des « Justes » et des habitants de Moissac présents pour l’occasion. Ce sont des moments d'intense émotion. Les EI les écoutent fascinés, raconter les détails de leur quotidien, du temps où se jouait l’Histoire avec un grand H. Ils rient ensemble mais parfois leurs visages se crispent à l’évocation d’un évènement, les détails des persécutions, le récit des arrestations, les déportations, le rappel des parents qui ne sont pas revenus, le souvenir de ces jeunes chefs et cheftaines EI qui ont donné leur vie pour sauver les enfants de Moissac : Léo Cohn, Gilbert Bloch, Sammy Klein, Marc Haguenau, Marianne Cohn et tant d’autres.

« Certains, entre deux interviews, sont venus me voir, raconte Jessica, 22 ans, l’une des responsables du GL de Toulouse. Ils ne pouvaient pas poser toutes leurs questions et étaient paniqués, partagés entre le souci d’accomplir leur mission et le tourbillon qu’ils étaient en train de vivre. Ils étaient emportés par les témoignages, ils réalisaient qu’ils avaient en face d’eux l’histoire vivante, qu’ils pouvaient toucher ces témoins et leur poser toutes les questions »

Edith Schwalb-Gelbard, arrivée dans la Maison à l’âge de 11 ans après être passée dans un camp d’internement est ravie de retrouver tous ses amis. Elle rejoint un groupe d’EI et s’improvise guide et historienne. « Elle a été formidable, s’extasie Jessica. Elle arrêtait les personnes qui passaient pour les présenter à nos éclaireurs. Lui c’était mon éclais. Elle, elle était avec moi à Moissac. Lui, c’est le Comte dont le père cachait des Juifs dans son château voisin (Christian de Montbrizon dont le père Hubert de Montbrizon a beaucoup œuvré pour les réfugiés pendant la guerre). Nous avons pu, grâce à elle, récolter plein de témoignages que nous n’avions pas prévus. Édith les encourageait à nous parler, complétant leurs récits par des anecdotes, de celles qui rendent l'histoire totalement vivante ». Édith âgée de 81 ans se sentait redevenir cette petite fille de 11-13 ans qu’elle fut dans cette maison. « C’était extraordinaire, raconte-t-elle. J’ai passé tout l’après-midi avec les EI jusqu’à leur départ. On leur a raconté les jeux de nuit, les camps volants qui nous excitaient mais qui, en fait, étaient destinés à nous tenir éloignés de la Maison lorsque Shatta savait qu’il y avait des menaces de rafles. Ah ça pour être l’aventure… » Ces jeunes EI de Toulouse ont vécu une expérience incroyable qui les marquera durablement. Qui, en une heure de temps, peut entendre à la fois le témoignage du Comte de Monbrizon qui leur a raconté comment les Allemands sont arrivés dans le château de son père et leur ont mis à lui - il avait 14 ans - et à son petit frère, le revolver sur la tempe et les ont fait passer de chambre en chambre dans ce grand château pour voir s’il y avait des Juifs cachés ?

Sans parler d’Henri Fainzang, resté définitivement Jouf parce que surnommé Joufflu par ses copains de chambrée à Moissac, qui se faisait faire des dictées par tous ceux qu’il croisait dans la Maison parce que, lui, qui ne parlait pas un mot de français en arrivant, voulait passer son certificat d’études ?

Dans la foule, deux autres jeunes filles EI, reconnaissables à leurs chemises ocre, à leur foulard et à leur badge du GL de Yona (Saint-Maur-La Varenne) n’en perdent pas une miette. Hannah, 14 ans et Rachel, 21 ans sont venues accompagner leur grand-mère qui a connu les « Enfants de Moissac ».

A la fin des années 40, certains d’entre eux ont été dirigés vers le « Refuge » à Neuilly-sur-Seine où leur grand-mère et sa sœur cadette ont été accueillies après la guerre. Elle est restée très liée à Shatta Simon depuis le moment où celle-ci a pris en charge le château de Laversine. « J’ai tenu à venir, explique Hannah, pour être avec ma grand-mère qui parle si peu de ce qu’elle a vécu. Et aussi parce que ma mère a écrit ce livre. (Les enfants de Moissac de Catherine Lewertowski). Je savais que cette Maison avait existé mais finalement j’en connaissais peu de choses. Je savais qu’il y aurait des anciens. Je voulais les rencontrer, voir comment ils avaient évolué, les entendre me raconter ».

 

Partout, des photos et des textes jalonnent les rues de la ville et racontent au grand public, la vie quotidienne de ces enfants juifs dans la ville et la façon dont les Moissaguais les ont accueillis. Beaucoup de Moissagais s’étonnent d’apprendre à l’occasion de cette journée, le passé héroïque de leur ville. Sur l'esplanade des Justes, une exposition de photos présente les « Justes » qui ont aidé les enfants de Moissac et naturellement tous les EI durant leurs activités. Les « Anciens » de Moissac (enfants cachés et habitants) se découvrent sur des photos dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence.

« Ils se reconnaissaient et s’interpellaient les uns les autres, ils étaient très émus et nous aussi du coup », confie Romane, 16 ans.

Puis dans le silence soudain le Kaddish s’élève vers le ciel devant la première plaque qui avait été inaugurée il y a trente ans, au pied du 18 quai du Port. Prière à la mémoire des morts et des disparus, de ceux restés sans sépulture et pour lesquels les « Enfants juifs de Moissac » n’ont pas d’autre lieu de recueillement que ce lieu. Béatrice Boukris, secrétaire des EEIF, entonne alors le chant fédéral EI, écrit par le poète Edmond Fleg :« Ce chant, personne ne savait que c’était un chant de Haendel. Tout le monde croyait que c’était du Bouli », se souvient en riant Daniel, le jeune frère de Jouf.

Du coup, les chants commencent à monter de la place, chants d’hier et d’aujourd’hui « C’était un plaisir de les voir chanter comme s’ils avaient encore dix ans, dit Jessica. Ces chants, ils les chantaient tous les jours quand ils habitaient tous ensemble à Moissac, qu’ils n’avaient pas d’autre famille que cette maison qui était leur nouvelle famille et ils s’en souviennent encore. ».

Quelques airs traditionnels hébraïques créent aussitôt l’harmonie : « David Melekh Israël ». Jessica prend la main d’Edith, tous les autres les rejoignent et deux grands cercles se forment. Les anciens et les nouveaux EI dansent ensemble.

 

La journée s’est terminée par la projection du film de Nicolas Ribowski qui a été caché à Moissac à l’âge de 2 ans: « J’avais oublié » dont les héros les Anciens enfants de Moissac, assis dans la salle, commentent les images. Les derniers mots de son film résonnent encore dans le cœur du GL de Toulouse. « Là-bas, à Moissac, avec les Éclaireurs Israélites de France, avec les gens de la ville, on m’a sauvé la vie, on a sauvé mon âme… ».

 

 

 

 

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